Par Wilcox TOYO, Psychologue/Journaliste | 27 Août 2026 | Port-au-Prince, Haïti. —
Alors que le Conseil électoral provisoire (CEP) a engagé l’inscription des électeurs en vue des scrutins du 13 décembre 2026, une question fondamentale se pose : comment exercer son droit de vote lorsque l’accès physique aux centres d’inscription et de vote dépend de la sécurité des routes, de la localisation des centres et, parfois, de la capacité financière des citoyens à contourner les obstacles ? À Port-Margot, dans le Département du Nord, comme dans d’autres communes confrontées à des difficultés d’accès, le problème dépasse la simple logistique électorale : il touche directement à l’égalité des citoyens devant le suffrage.
« Inscrivez-vous »… mais comment atteindre le centre d’inscription ?
Le Conseil électoral provisoire a lancé les opérations d’inscription des électeurs le 20 juillet 2026 dans les chefs-lieux de neuf départements, à l’exception de l’Ouest, avant d’étendre progressivement le dispositif. Dans l’Ouest, le lancement est intervenu le 30 juillet et de nouveaux Centres d’Inscription et de Vote (CIV) ont depuis été ouverts progressivement.
Le calendrier électoral prévoit le premier tour de l’élection présidentielle et des législatives pour le 13 décembre 2026. Mais le CEP lui-même souligne que le respect de cette échéance dépend notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières nécessaires.
Sur le papier, le principe paraît simple : le citoyen remplissant les conditions requises se présente dans un CIV, muni de sa Carte d’identification nationale, et accomplit les formalités d’inscription.
Mais entre le droit et la possibilité concrète de l’exercer, il existe désormais un gouffre, un gigantesque abime.
Prenons le cas de Port-Margot, ma ville natale, commune du Département du Nord, située dans l’arrondissement de Borgne. Pour une partie de la population vivant dans les sections rurales et les zones éloignées, ou pour moi qui doit laisser Port-au-Prince pour aller m’inscrire là-bas, l’accès aux services administratifs et électoraux suppose déjà des déplacements parfois longs et coûteux. Dans un contexte national marqué par l’insécurité, chaque déplacement devient une question supplémentaire : la route est-elle praticable ? Le trajet est-il sûr ? Le centre d’inscription est-il effectivement accessible ?
La question devient alors brutale dans sa simplicité : que vaut une invitation à s’inscrire si le citoyen ne peut pas physiquement atteindre le lieu où il doit le faire ?
Un territoire officiellement ouvert, mais pas nécessairement accessible
Le problème ne se limite pas à une commune. Dans ses propres documents préparatoires, le CEP reconnaissait déjà que l’organisation des élections sur l’ensemble du territoire nécessitait de pouvoir accéder à toutes les communes et sections communales et d’y travailler dans des conditions sécurisées. Le Conseil recensait alors 23 communes sous le contrôle de groupes armés dans l’Ouest, l’Artibonite, le Centre et le Nord-Ouest. Il signalait également que, dans certaines communes, l’État était pratiquement absent au point de rendre impossible l’installation de structures électorales.
Le même document soulignait un autre élément particulièrement important : l’Ouest et l’Artibonite représentent ensemble 54 % de l’électorat national. Autrement dit, les difficultés d’accès ne concernent pas une marge insignifiante de la population électorale.
Depuis, le CEP a poursuivi le déploiement de son dispositif et ouvert de nouveaux CIV, notamment dans l’Ouest. Cette progression est importante. Mais elle ne règle pas automatiquement le problème central : ouvrir un centre ne signifie pas nécessairement que tous les citoyens concernés peuvent y accéder. C’est là que se situe l’une des principales contradictions du processus actuel.
Administrativement, les opérations peuvent être déclarées ouvertes. Territorialement, certaines populations peuvent pourtant rester éloignées, isolées ou dissuadées de participer. Et démocratiquement, cette différence est d’une considération a nulle autre pareille.
Le droit de vote peut-il devenir un privilège géographique ?
Le suffrage est censé placer les citoyens sur un pied d’égalité. Mais lorsque deux citoyens disposent du même droit juridique et que l’un peut atteindre son centre d’inscription en quelques minutes tandis que l’autre doit traverser une zone dangereuse, parcourir une longue distance ou renoncer à son déplacement faute de moyens, l’égalité formelle ne suffit plus. Le problème n’est donc pas seulement de savoir si les élections seront organisées. Mais, il faut également demander qui pourra réellement y participer.
Dans certaines zones, la contrainte principale est la sécurité. Dans d’autres, elle est la distance. Ailleurs encore, ce sont les coûts de transport ou l’absence de services accessibles à proximité. Ces obstacles se cumulent surtout pour les populations rurales, les personnes déplacées, les ménages pauvres et les citoyens vivant dans des zones où la présence de l’État demeure limitée.
Le risque est alors de voir apparaître un suffrage à deux vitesses : ceux qui disposent d’un accès relativement facile au processus électoral et ceux pour qui participer devient une épreuve logistique, sécuritaire et financière.
Le droit de vote resterait le même en théorie, mais son coût réel ne serait plus le même pour tous. C’est précisément à ce moment que la question électorale devient une question de justice sociale.
Le précédent du CEP : la sécurité n’est pas un détail
Il est important de ne pas transformer cette critique en procès contre le CEP. L’institution électorale a elle-même reconnu que la sécurité constituait une condition essentielle de l’organisation du scrutin. Son calendrier officiel rappelle que les échéances dépendent notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable. Cette précision est essentielle.
Elle signifie que la sécurité des électeurs n’est pas une considération secondaire qui pourrait être traitée après coup. Elle fait partie des conditions nécessaires à l’organisation d’un processus électoral crédible. Le véritable débat ne devrait donc pas opposer ceux qui veulent des élections à ceux qui n’en veulent pas. Il devrait porter sur une question beaucoup plus précise : quelles garanties minimales faut-il réunir pour que les élections soient réellement accessibles à la population appelée à voter ?
Car une élection ne devient pas nationale simplement parce que le calendrier est national. Elle le devient lorsque les citoyens, sur l’ensemble du territoire concerné, ont une possibilité raisonnable de participer.
Le risque d’une légitimité fragile
Le danger n’est pas seulement logistique. Il est politique. Si une partie importante de la population ne peut pas s’inscrire ou voter en raison de contraintes sécuritaires, territoriales ou financières, les institutions issues du scrutin pourraient être confrontées à une question difficile dès leur naissance : dans quelle mesure représentent-elles réellement une population qui n’a pas pu participer dans les mêmes conditions ?
Il ne s’agit pas d’affirmer que toute élection organisée dans un contexte difficile serait automatiquement illégitime. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’une participation fortement différenciée selon les territoires peut fragiliser la perception de la légitimité du scrutin.
Dans un pays déjà marqué par une profonde crise de confiance envers les institutions, ce risque ne devrait pas être sous-estimé. Les élections ne doivent pas seulement produire des résultats. Elles doivent produire des résultats que les citoyens puissent reconnaître comme l’expression, autant que possible, de leur volonté collective.
Que faire ?
La première urgence est de rendre l’accès au processus électoral aussi équitable que possible. Cela implique de rapprocher les centres d’inscription des populations lorsqu’une telle mesure est sécuritairement possible, de renforcer les dispositifs itinérants dans les zones rurales, d’anticiper les difficultés de déplacement et de mettre en place des mécanismes permettant aux citoyens des zones difficiles d’accès de participer sans que leur capacité financière devienne le facteur déterminant.
Dans les secteurs où les déplacements représentent un risque important, des mécanismes temporaires d’accès sécurisé pourraient également être envisagés avec les autorités compétentes et les partenaires du processus électoral. Mais il faut surtout éviter une illusion dangereuse : considérer que la couverture administrative du territoire équivaut automatiquement à son accessibilité réelle.
Entre autres, dans le contexte actuel, et sans remettre en cause le droit de chaque citoyen à participer au processus électoral, selon une proposition que j’ai déjà faite, les autorités pourraient étudiées la possibilité d’organiser, dans un premier temps, les opérations électorales dans les sept départements où les conditions minimales de sécurité, d’accessibilité et de fonctionnement institutionnel seraient réunies. Une telle approche devrait toutefois reposer sur une évaluation sécuritaire indépendante et transparente, des critères objectifs et publics, ainsi que sur des garanties permettant aux populations des zones temporairement non accessibles de ne pas être privées durablement de leur droit de vote. Cette démarche permettrait d’éviter que l’insécurité dans certaines zones ne conduise à un blocage généralisé du processus électoral, tout en maintenant l’objectif d’élections inclusives, crédibles et transparentes à l’échelle nationale.
Une carte peut montrer qu’un CIV existe. Elle ne montre pas si un citoyen peut prendre la route pour y parvenir.
Port-Margot n’est donc pas une anecdote. Sa situation ne doit pas être réduite à un problème local. Elle pose une question qui concerne l’ensemble du processus électoral haïtien : comment garantir le droit de vote à ceux qui vivent loin des centres, dans le Département de l’Ouest mais originaire de la ville, ou encore évoluent dans des zones difficiles d’accès ou dans des territoires affectés par l’insécurité ?
Le véritable enjeu des élections de décembre 2026 ne sera donc pas uniquement de savoir si les bulletins seront imprimés, si les candidats étaient enregistrés ou si les bureaux seraient ouverts. Il faudra aussi pouvoir répondre à une question beaucoup plus élémentaire : les citoyens auront-ils réellement les moyens d’aller voter ?
Parce qu’un droit que l’on ne peut matériellement exercer reste, pour celui qui en est privé, un droit largement théorique.
Et si demain, pour une partie des Haïtiens, exercer son droit de vote signifie disposer d’un véhicule sécurisé, de ressources financières suffisantes ou, dans les cas extrêmes, d’un moyen de transport aérien, alors le pays devra se poser une question inconfortable : sommes-nous encore face à un suffrage universel, ou sommes-nous en train de construire, sans le vouloir, un suffrage dont l’accès dépend du lieu où l’on vit et de ce que l’on peut payer ?